Déclaration de l’artiste sur “Toxic”

Déclaration de l’artiste sur Toxic : création d’espaces. Exposition de premier cycle FOFA Gallery. Université Concordia. Montréal. 

Photo: Shawn Christopher

La séduction hypnotique et le crescendo mélancolique de l’idéation suicidaire. Cela, chers amis, m’a accompagné d’aussi loin que je puisse me souvenir et m’a aidé à passer à travers beaucoup de choses, dont certaines autrement intolérables. Mais elle est aussi une amante jalouse et vorace. Il dort avec un œil ouvert, en attente du moment où elle se glissera dans ses robes de velours au teint de sombre violet et me séduit de ses sérénades doucereuses et mélancoliques. D’un ton pur, totalement inaudible pour quiconque autre que moi, d’abord elle me ralentit vers et m’emmène vers de brefs fantasmes de paix et d’extase. Puis, dès lors qu’elle trouve une brèche, elle change de costume. Soudain, elle est omniprésente. Je grimace, et le frisson m’atteint jusqu’à l’os. Soudain, à ce moment, je suis consumé. Je sais que j’ai encore perdu. Le chaos est assourdissant et la voix des êtres chers devient un faibles murmures et se perd en bruit de fond. 

Comment écrit-on sur l’indicible ? Par où commence-t-on ? Je suppose qu’il faut le faire de la même façon dont on mange un éléphant indien surdimensionné : une bouchée à la fois. Le judéo-christianisme déclare que Dieu a créé l’univers, le ciel est la terre, l’océan et tout le vivant en quelques jours, et que Dieu a fait l’homme de boue, et la femme fut faite de l’homme, et que tout ceci se fit en une semaine, avec même un jour de repos. J’ai aussi lu que la plus ancienne relique de la civilisation humaine est une sculpture de forme femelle, que l’on croit mère et qui fut elle aussi faite de boue. 

Je ne sais pas ce qui me pousse à fabriquer ces figures de mes mains nues. L’idée de porter des gants de latex me répugne et semble froide, tout comme porter un condom dans l’expression extatique de l’amour. Je sais que cette boue est en fait toxique sous l’exposition continue, mais c’est un risque que je dois prendre afin de maintenir mon humanitude. Cette impulsion n’est pas différente de marcher pieds nus dans le sable ou d’enlever ses lunettes afin de sentir les chauds rayons du soleil d’après-midi. Peut-être est-ce un lointain instinct sorti de la mémoire collective traitant de nos origines : le désir de rendre sensée notre subjectivité humaine en utilisant le même élément que celui qui nous garde en vie. En quelque part, profondément ancré dans mes entrailles, je savais, dès le départ, que ces figures toxiques étaient une forme déviante d’autoportrait. L’impulsion à créer ces créatures semble toucher à une veinure artésienne, mais je ne sais pas trouver les mots pour décrire cette impulsion. Peut-être s’agit-il de l’amplitude limitée de ma propre conscience, ou alors cette histoire devait être écrite dans un idiolecte que je n’ai pas encore appris. À la surface, Toxic réfère aux métaux lourds inhérents aux corps d’argile noire, mélangée d’une recette qui a évolué au fil du temps. J’ai utilisé l’argile noire depuis un moment, mais c’est un ami qui a pris le temps de parfaire la recette, afin que l’argile, lorsqu’elle est chauffée, demeure forte. Toxic tente d’honorer la douleur silencieuse et la souffrance de celui qui est exclu du mondesocial, celui qui sait la brûlure de l’altérité, même entouré des êtres chers. Cette vérité bien gardée est le secret honteux de ceux qui ressentent trop pour fonctionner en société. Cette aptitude à l’autodestruction, à l’émotion, au drame et à la souffrance semble être un trait que j’ai partagé avec d’autres individus expressifs et créatifs à travers les âges. Est-il possible que la folie, l’hypersensibilité, les bipolaires et les borderlines sont les balises sociétales de notre moralité émotive, et que ces individus qui souffrent tant gardent l’humanité en l’humain ? Rothko, Hemmingway, Van Gogh, Frida Kahlo, Gorky, Virginia Woolf, Edgar Allen Poe, Kurt Cobain, Basquiat, Beethoven, Edvard Munch, Georgia O’Keefe, Sylvia Plath, Isaac Newton, Robert Schumann et Michel-Ange sont quelques-uns des créatifs qui ont vécu avec la maladie mentale, liste desquels la plupart ont commis le suicide. La chose est curieuse que notre société échoue à pourvoir les soins appropriés aux malades mentaux et que de l’autre côté, elle célèbre les réussites artistiques de la folie des icônes culturelles. 

Photo: Guy L’Heureux

L’installation crée un espace pour l’individu ayant de sombres secrets de tendances suicidaires, et d’autres conditions socialement stigmatisantes. Toxic est également une référence aux différents essais à traiter et guérir ces conditions et maladies. Il est difficile de réconcilier le triste fait que les traitements eux-mêmes sont parfois plus destructeurs que la condition médicale ou psychologique sous-jacente. Antipsychotiques, stabilisateurs d’humeur, ISRS, antirétroviaux, stimulants, benzodiazépines, somnifères et opiacés vont tour à tour endommager le patient, soit par toxicité directement, ou par une vie d’addiction servile. Autant la maladie mentale distortionne parfois la réalité, autant que le font les métaux lourds dans ces corps d’argile ébène. Plus distinctement, ils distortionnent les reflets de glacis, et en réduction le chauffage y crée des bulles et des fissures, fragilisant la structure et de l’argile vitrifiée. Fait intéressant, les stabilisateurs d’humeur toxiques, carbonates de lithium, sont aussi un ingrédient clé dans le glacis pour céramique. Le lithium et d’autres éléments comme lui, appartiennent à une classe qu’on nomme flux en céramique. Les métaux toxiques compris dans l’argile altèrent la réaction qui transforme l’argile, le verre, le métal et le flux en un glacis. Les résultats semblent vraiment aléatoires, parfois résultant en un changement dans la texture, et d’autres fois le fer et le manganèse semblent dominer tout le reste, de sorte que tout devient teinté de ce mât gris mat. On pourrait argumenter que les riches surfaces de céramique, avec leurs infinies variations de couleurs, d’opacités, de textures et lustres démontrent que même dans un monde toxique et laid, la signifiance, la beauté et la joie peuvent être découvertes dans différents teints et ombrages qui existent entre le noir et le blanc. L’artiste a tenté de rendre chaque figure d’une façon pratiquement automatique, un acte de foi en soi et dans le potentiel d’énergie créative, afin de faire la lumière dans des lieux où la noirceur s’est attardée trop longtemps. Sans référence à l’ensemble, car il n’existait pas encore, chaque figure capte une expérience individuelle pour à la fois le créateur et le spectateur. Tout comme le protagoniste, dans la petite histoire de sa vie, continue de tenter l’acte de vivre, tentant de se distraire de ce démon lancinant nommé l’idéation suicidaire, dans le plaisir, l’art, la comédie humaine et la consommation, en plus de tout ce qui est accessible, la seule possibilité d’une fin différente est suffisante pour résister. Tout comme le céramiste applique différents glacis à la même pièce d’argile, la chauffant encore et encore, risquant le tout pour le tout à chaque choc thermique. Prenez une chance, et un jour Dame Fortune elle-même portera son regard sur moi, les poules auront des dents, et je serai témoin d’un spectaculaire moment de conscience, de couleur, de texture, ou je ne sais quoi d’autre. Peut-être que ça en vaudra la peine, même pour un instant volé au destin.

Maintenant, revenons à notre sujet. Quelle est cette chose, cette créature, cette potion et ce fardeau nommé idéation suicidaire ? Est-elle codifiée dans la structure de mon ADN ? Est-ce que un cas complexe de synesthésie ? Ou même un rêve ? Ce pourrait même être, Dieu m’en garde, le génie maléfique de Descartes. Cogito ergo sum : je pense, donc je suis. Inné ou acquis ? Est-ce que l’idéation suicidaire ou son extension logique, l’acte même d’automutilation, tant passive qu’active, un simple construit d’une sorte d’identité de victime ? Ou est-il possible que cette manifestation de la grâce, don divin, sorte de remède, soit la dernière barrière entre l’intolérable et la démence complète ? Cette amie et alliée, tempête et voyante, laide et si délicieusement maligne et séductrice. Le suicide, tant imaginé, tenté ou complété, est un sujet sombre, infâme et terrifiant pour plusieurs, mais pas pour tous ! L’option du suicide a l’habileté unique de donner aux impuissants quelque contrôle sur la destinée. 

La dichotomie inhérente à l’idéation suicidaire est que même si l’un tente de prendre sa propre vie, les systèmes autonomes du corps continuent de se battre pour la vie. Est-ce là la vraie nature de soi ? Le premier acte de la créature humaine, en sortant du ventre de la mère, est de respirer. Il ne peut être évité ou différé, cet instinct de respirer. Consommer et réclamer la vie est l’affirmation de base du droit à l’existence. L’alternative est un échec à grandir. Toxic s’avère un essai de l’artiste afin de croire en lui-même, de capturer l’énergie qui est le droit de naissance de tout individu dans la forme tridimensionnelle. Que je l’aie su ou non quand j’ai débuté cette entreprise maladroite, je sais maintenant que soi-même était assoiffé de réquisitionner un espace pour moi afin d’exister comme un tout, même si cela vivait pour un moment de dignité afin de me prouver que j’ai droit à l’existence. Même si les stigmates et la honte m’ont gardé dans le silence et que, oui, la douleur m’a laissé à genoux, je ne serais pas moi-même sans cette histoire et n’échangerais pas son trésor, même meurtri, déchiré et misérable pour quoi que ce soit sur terre. 

Photo: Gallerie FOFA , Dance: Jesse McRogers, Choreographie: by Dana Dugan

Ici, en ce moment, je suis heureux d’être en vie, et dans la gratitude pour cet instant de lucidité, et pour ce moment de paix pour reprendre mon souffle. Je connais la rareté de cette émotion. Ces sentiments sont tellement fluctuants est sont sujets à changements de cap constants. Peut-être est-ce possible que l’art soit le remède naturel de l’échec de notre floraison, que l’énergie créative puisse magiquement négocier l’équilibre entre la vie et la maladie, et la beauté, et les poisons, et l’amour, et l’étrangeté, et la mort, et la perfection, et la laideur, et l’humain, et le divin. Peut-être est-ce pourquoi tant d’artistes, écrivains et penseurs se sont enlevé la vie. Non parce que le fait de s’attarder à ces choses soient intrinsèquement dangereux, non parce que l’idéation suicidaire soit incurable, mais je suis disposé à croire que le remède à la folie puisse être l’énergie créatrice en l’art. Mais comme l’humanité, elle est intrinsèquement imparfaite. Cet exercice singulièrement humain, l’art, est de par sa nature même imparfait, ce pourquoi il a le potentiel d’être si magnifique. Toxic est ma tentative de m’honorer, car même quand je perds tous mes espoirs, soi continue de me mener en avant, de continuer à respirer, à viser la vérité, la bonté et le plaisir. Même dans les situations les plus intolérables, soi m’a soutenu. 

Le choix d’exister, par contre, sera toujours mien. J’allègue que l’autodétermination est le droit fondamental de chaque être humain, point final. 

Ange – Dieu – Soi

… Maintenant. 

Je regarde en bas. 

Je regarde mes mains. 

Et pour la première fois, je baisse la tête en signe de gratitude, en respectueuse admiration de moi-même et de ma capacité à aller de l’avant. 

Eros et Thanatos. 

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